A la fin, in fine, au final: qu’est-ce qui fait la différence, finalement?
Catherine SCHNEDECKERLe français dispose de nombreuses formes adverbiales, construites sur la même base nominale de fin, utilisées comme marqueurs discursifs (désormais MD) et spécialisées apparemment dans le signalement de clôture discursive et/ou de récapitulation : enfin, finalement, en définitive qui ont fait l’objet de nombreuses études, à la différence de à la fin, au final, in fine, restées en marge des préoccupations1. Plusieurs raisons expliquent cet apparent désintérêt :
- L’origine des formes: toutes sont au départ des N employés initialement dans des SN binominaux du type de la fin (de l’année+du spectacle+du match+ du colloque), le final des symphonies inachevées (TLFi), sinon seuls, par référence au contexte (situation ou cotexte) : Il y aura une longue note explicative in fine (TLFi), J’ai bien aimé le film mais à la fin, j’ai trouvé que ça devenait lourd ; Cet opéra était magnifique et a été très applaudi au final(e) ;
- Un emploi en apparence plus spécialisé : in fine s’utiliserait, d’après le TLFi, dans des apparats critiques, des notes, des références ; quant à le final(e), il désigne la dernière partie d’une œuvre musicale ;
- Corollairement sans doute, le fait que cela ait pu freiner leur utilisation en tant que MD, plus tardive par ailleurs, semble-t-il, que leurs synonymes enfin ou finalement ;
- Des emplois en tant que MD plus contraints que leurs synonymes puisqu’ils ne s’inscrivent pas tous/toujours) dans les séries du type de d’abord/ensuite/enfin.
Pourtant, cet emploi de MD est important à en juger le nombre d’occurrences collectées dans la base allemande Wortschatz (cf. tableau ci-dessous) ; qui plus est, il est intervenu, semble-t-il, à des époques distinctes (in fine est déjà exploité en latin, au final relève davantage d’un français plus récent).
Nombre d’occurrences des MD en « fin » dans la base Wortschatz
| A la fin | In fine | Au final | ||||
| Nbre occ. | %2 | Nbre occ. | % | Nbre occ. | % | |
| Wortshatz | 12972 | 30% | 846 | 90% | 2546 | 53% |
Enfin et surtout, ils ont développé des emplois variés : adverbial régi par le verbe, adverbe d’énonciation, voire pour à la fin, celui de particule discursive : Vas-tu te taire, à la fin (*au final+in fine).
Partant notre objectif est triple: il s’agira i) de déterminer les différents emplois de chacune de ces locutions adverbiales et ii) les conditions qui favorisent leur interprétation, de manière à faire émerger leur spécificité syntaxique et sémantico-pragmatique. Pour ce faire - et ce sera notre troisième objectif -, nous retracerons les différentes étapes qui ont fait émerger ces différents emplois au cours de l’histoire. En l’occurrence, il s’agira de déterminer comment ces formes sont passées d’une fonction référentielle (i.e. déterminer un intervalle temporel, parfois circonscrit à un domaine spécialisé comme la musique ou le texte) à une fonction de balise discursive (il est intéressant de noter ici que le point commun aux trois formes est de pouvoir se rapporter à un environnement textuel (de fait pour in fine, cf. la fin d’une lettre/ d’un livre, d’une œuvre, le final d’un acte)) pour finir par signaler un type d’acte énonciatif. On reconnaît là les fameuses trois étapes de l’évolution dégagées par Traugott, dont il s’agira d’éprouver les fondements Nous appuierons nos analyses sur un corpus constitué de textes tirés de Frantext et de la base allemande Wortschatz.
1. Ainsi l’ouvrage somme de NØjgaard (1995) ne mentionne-t-il que à la fin.
2. Il s’agit du pourcentage du MD par rapport au nombre d’occurrences de son N base.
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