Partecipanti > Abstracts
Partecipanti - Abstracts

Des connecteurs en emploi absolu: le cas de et encore

Lawrence ROUANNE

Nous nous proposons de réaliser une analyse contrastive des connecteurs utilisés de façon prototypique et dans leur emploi absolu. Nous adoptons le terme connecteur pour des raisons de facilité, d'abord parce que c'est un des plus répandu pour désigner un certain type de marqueurs du discours, et ensuite parce qu'il semble exister un consensus approximatif sur les items devant entrer dans cette catégorie, tout en étant conscient du flou des limites de la classe et des problèmes soulevés par l'absence d'une définition opérante.

Tous les connecteurs ne se prêtent pas à une telle comparaison, même à l'intérieur d'une même sous-classe sémantique (opposition, concession, reformulation, etc.).

    (1) Lorsqu'ils étaient montés dans l'auto, Terrail avait ouvert la porte de l'auto à Théodora avec correction. Certes, il était content de partir du centre d'Antin, mais aussi, en plus, c'était parce que Théodora conduisait [...] (M. Duras, Cahiers de la guerre et autres textes, 2006, p. 109)

    (2) *Terrail avait ouvert la porte de l'auto à Théodora avec correction. Certes. Il était content de partir du centre d'Antin, mais aussi, en plus, c'était parce que Théodora conduisait.

    (3) Je viens de faire des épreuves surprenantes. Décidément, je suis fou ! Et pourtant.
    Le 6 juillet, avant de me coucher, j' ai placé sur ma table [...] (Contes et nouvelles : Le Horla, t. 2, 1886, p. 1104)

    (4) *Je viens de faire des épreuves surprenantes. Décidément, je suis fou ! Et cependant.Le 6 juillet, avant de me coucher, j' ai placé sur ma table [...]

Bien sûr, les cas d'ellipse offrent davantage de jeu que ceux où le connecteur est, non seulement employé seul, sans cotexte droit, mais est en outre suivi d'un point final, qui semble clore l'énoncé.

    (5) Où est-il ? demanda le curé de Mégère. Je ne veux pas le recevoir ici. Et d'ailleurs... puisque vous parliez de moi, Madame Pouce, vous auriez pu lui dire... (G. Bernanos, Un crime, 1935, p. 850)

    (6) *Je ne veux pas le recevoir ici. Et d'ailleurs. Puisque vous parliez de moi [...]

Un des enjeux de cette étude sera donc de déterminer la frontière où l'ellipse n'est plus telle et où le connecteur employé absolument est devenu signifiant, a en quelque sorte reçu une injection de sèmes propres de la sous-classe à laquelle il appartient. D'autre part, nous remarquerons le rôle de et, dont la présence semble fondamentale pour l'accomplissement de ce processus, à l'aboutissement duquel le connecteur, sémantisé, excède les frontières de sa catégorie, dont l'un des traits définitoires est l'absence de contenu sémantique descriptif.

Nous analyserons en détails le cas de et encore, qui semble cristalliser l'étape ultime d'une évolution de ce type, puisqu'il est impossible de rétablir après et encore le contexte droit qui suit les connecteurs.

    (7) Interminable traversée de plaines ; tous les trois kilomètres, un bel arbre... et encore. Quelques traces de gibier ; mais nos porteurs, avec leurs insupportables petits sifflets et leurs cris font tout fuir. (A. Gide, Le Retour du Tchad, 1928. pp. 963-964)

Nous pouvons avancer que, plus qu'un connecteur, il s'agit là d'une locution phrastique figée. Son sens est adversatif, et il est aisé d'y voir les traces du connecteur encore que.

    (8) Il est vrai que, peut-être, Gloria ne voudrait plus de lui. Il l'avait trop bassement insultée. Là résidait ma faible chance, encore que... C'était ça, le terrible ; dans la mesure où ma chance prenait corps, la panique me submergeait. (L. Malet, La Vie est dégueulasse, pp. 76-77, 1948)

 

Quelques références bibliographiques

Borillo, A. (1984) : "La négation et les modifieurs temporels : une fois de plus ‘encore’". Langue française, 62, pp. 37-58.

C. Rossari (2002) : "Les enjeux d’une étude des contraintes imposées par les marques relationnelles", in Jansen, H. et al. (éds.) : L’infinito & oltre. Omaggio a Gunver Skytte. Odense, Odense Universitetsforlag, pp. 391-409.

De Cornulier, (1985) : Effets de Sens, Paris, Minuit.

Fuchs, C. (1988) : "Encore, déjà, toujours : de l’aspect à la modalité”, in Tersis, N. et Kihm, A. (éds.) : Temps et aspects (Actes du colloque CNRS, Paris, 24-25 octobre 1985). Paris, Peeters, pp. 135-148.

Fuchs, C. (1992) : "Les subordonnées introduites par encore que en français", in Chuquet, J. et Roulland, D. (éds.) : Subordination, subordinations (Travaux linguistiques du CERLICO 5). Rennes, Presses universitaires de Rennes, pp. 89-110.

Fuchs, C. (1995) : "Encore... des paraphrases : approches linguistiques de la signification et mises en perspective cognitives", in Bouscaren, J., Franckel, J.-J. et Robert, S. (éds.) : Langues et langage. Problèmes et raisonnement en linguistique. Mélanges offerts à Antoine Culioli. Paris, P.U.F., pp. 279-300.

Joulin, J., Konfe, A. et Raysz, J.-P. (1988) : "Traitement de la polysémie de encore". T.A. informations, 1/2, pp. 43-93.

Martin, R. (1980) : "‛Déjà’ et ‛encore’ : de la présupposition à l'aspect”, in David, J. et Martin, R. (éds.) : La Notion d'aspect (Colloque organisé par le Centre d'Analyse syntaxique de l'Université de Metz (18-20 mai 1978). Paris, Klincksieck, pp. 167-180.

Mosegaard Hansen, M.-B. (2002a) : "From Aspectuality to Discourse Marking : the Case of French déjà and encore". Belgian Journal of Linguistics, 16, pp. 23-51.

Mosegaard Hansen, M.-B. (2002b) : "La polysémie de l’adverbe encore". Travaux de Linguistique, 44, pp. 143-166.

Muller, C. (1999) : "Encore et toujours les modifieurs aspectuels : de encore à toujours", in Plénat, M. et al. (éds.) : L’Emprise du sens. Structures linguistiques et interprétations. Mélanges offerts à Andrée Borillo par un groupe d'amis, de collègues et de disciples. Amsterdam, Rodopi, pp. 217-237.

Nef, F. (1981) : "Encore", in Le temps grammatical. Langages Paris, 64, pp. 93-107.

Nemo, F. (1987) : "Contraintes énonciatives et argumentativité". Semantikos, vol. 9, 2, pp. 21-34. Fuchs, C.1 (1996): "Struments de temps et struments oncinatifs : l'exemple de encore". Langages (Paris), vol. 30, 124, pp. 73-83.

Nemo, F. (1998) : "Enfin, encore, toujours entre indexicalité et emplois", in Englebert, A. et al. (éds) : Actes du XXIIe Congrès international de Linguistique et Philologie romanes (Bruxelles, 23-29 juillet 1998), Tûbingen, Newmeyer, vol. 7, pp. 499-511.

Nølke, H. (1990b) : "Il y a connecteurs et connecteurs : la connexion analytique et synthétique en français moderne", in Stammerjohan H. (éd.) : Analyse et synthèse dans les langues slaves et romanes. Tübingen, Gunther Narr, pp. 41-48.

Portine, H. (1988) : Essai sur les modalités et la notion de catégorie modale : étude du marqueur encore. Paris, thèse Université de Paris 7.

Victorri, B et Fuchs, C. (1992) : "Construire un espace sémantique pour représenter la polysémie d'un marqueur grammatical : l'exemple de encore". Linguisticae Investigaciones, 16/1, pp. 125-153.

Vogüe, Sarah de (1992) : "Aux frontières des domaines notionnels : bien que, quoique et encore que". L'information grammaticale, 55, 23-27.

 

Salire