La notion de particules énonciatives en français. Analyse comparative de quand même et de tout de même
Denis PAILLARD- Contrairement à une idée largement répandue qui voudrait que les particules « are too language-specific to justify crosslinguistic treatment » (Sasse, 1993 cité par Weydt, in : K. Fisher (ed) 2006), nous défendons, à la suite de Weydt, la thèse que « particle is a category and has as such universal validity, just like other linguistic terms such as verb and noun » (Weydt, ibidem). Dans notre communication, nous proposons de considérer les « particules » comme un sous-groupe de marqueurs discursifs, ayant une sémantique et des propriétés formelles particulières. Si en russe les particules forment un groupe bien identifié (et reconnu y compris par la tradition grammaticale), dans une langue comme le français la notion de particule ne relève au départ d’aucune évidence. L’objectif premier de montrer qu’en français la notion de « particule » est pertinente pour désigner une classe particulière de marqueurs discursifs qui possèdent une sémantique propre.
- Le terme de « particules » est utilisé par certains auteurs pour désigner tout marqueur discursif. C’est le cas notamment de l’ouvrage Approaches to Discourse Particles (K. Fischer ed., 2006). Dans cet ouvrage, le terme désigne des ensembles de marqueurs extrêmement hétérogènes, sans qu’il soit possible de discerner ce qu’ils ont en commun sur le plan formel, sémantique ou encore pragmatique.
- Nous avons proposé une typologie des marqueurs discursifs (MD). Nous distinguons 4 grandes classes de MD, chaque classe se caractérisant par une sémantique discursive et une distribution spécifiques. Dans cette perspective, chaque type de MD se présente comme contribuant à la construction de la valeur référentielle d’un énoncé (par valeur référentielle nous entendons ce que dit un énoncé d’un état de choses du monde pris au sens de « ce qui est le cas ») :
- les mots du discours : ils spécifient à quel titre une séquence correspondant à leur portée est « une façon partiale et partielle d’exprimer un état de choses » (cf. en réalité, en effet, effectivement, vraiment, malheureusement, naturellement).
- Il a l’air sympa, en réalité, c’est un vrai salaud.
- J’aurais bien voulu vous amener mon mari. Malheureusement, il n’a pas pu venir
- les mots du dire : ils marquent qu’une partie des formes constituant l’énoncé ne sont pas prises en charge par le locuteur (désengagement du locuteur par rapport au contenu) :
- J’ai, pour ainsi dire, une âme littéraire
- On se voit demain, disons à 5 heures.
- les MD modalisateurs qui marquent une forme de brouillage du rapport entre l’énoncé et « ce qui est le cas » (cf. en quelque sorte, genre, machin ; en anglais, cf. like).
- A – Alors ça se fait comme ça ?
- B - En quelque sorte.
- les particules énonciatives
En russe, les particules ont pour fonction de situer l’énoncé p correspondant à leur portée par rapport à un énoncé alternatif p’ (explicite ou non) pour ce qui est d’exprimer « ce qui est le cas ».
(7) – Prideš’ ? - Da už pridu
- Tu viens ? – Oui je viens (mais à contrecoeur ; si cela ne tenait qu’à moi, je ne viendrais pas) : ‘je viens’ est présenté comme le dépassement de ‘je ne veux pas venir’
- Dans le cadre de notre communication, nous montrerons qu’en français certains marqueurs discursifs présentent une sémantique comparable à celle que l’on attribue aux particules du russe : la séquence p correspondant à la portée est mise en relation avec une autre séquence p’ dont la prise en compte repose sur la présence de la particule. Parmi les « candidats » on peut citer bien, bon, quoi mais aussi d’ailleurs, quand même, tout de même.
- Dans une dernière partie, nous présenterons une analyse comparative de tout de même et quand même. Ces deux marqueurs sont a priori très proches et il est difficile de trouver des contextes où ils ne commutent pas. Notre analyse comparative s’appuiera en particulier sur les observations suivantes :
- en français classique tout de même est synonyme de de même :
(8) Vous voyez celui-là, l’autre est tout de même (Littré)
- dans une même séquence on peut avoir tout de même suivi de quand même mais non l’inverse :
(9) A – C’est pas trop loin de Grenoble quoi, finalement.
B – Non
A – Non ?
B – Non, c’est à … (montrant sur un plan) C’est tout de même là quoi !
A – Ah, oui ! Quand même ! (Metral, 1982)
- quand même marque une altérité forte y compris sur le plan intersubjectif, ce qui n’est pas le cas de tout de même.
(10) A – Je t’interdis d’y aller !
B – J’irai quand même ! ( ?? tout de même)
Bibliographie (minimale)
Fischer, K. (ed), 2006), Approaches to Discourse Particles, Studies in Pragmatics 1, Elsevier.
Metral, J. (1982), « A partir d’Agora. Quelques réflexions », Cahiers de linguistique française 4, pp. 219 – 227.
Moeschler, J. & Spengler, N. (1981), « Quand même : de la concession à la réfutation », Cahiers de linguistique française 2, pp. 93 – 112.
Peroz, P., (1992), Systématique des valeurs de bien, Droz, Genève.
