Vraiment / veramente: analogies et contrastes
Elisaveta KHACHATURYAN (Universitetet i Oslo) / Elena VLADIMIRSKA (Latvian University)Les formes en –ment dans langues romanes présentent une grande diversité sémantique: certaines portent toujours sur le rapport prédicatif et n'ont pas d'emploi discursif (ex.: faussement), d'autres sont dans tous leurs emplois, des Mot du discours (ex. forcément). Il existe, par ailleurs, des formes ayant un double statut catégoriel (ex. naturellement).
Vraiment et veramente sont traditionnellement définis comme adverbes. Néanmoins, l’analyse des emplois de ces mots révèle que leur sémantique est de l’ordre du discursif, c’est à dire que vraiment/veramente p signifie que la proposition p rend compte de la situation R en termes de vérité, la spécifie comme étant vraie/vera, ce qui nous permet de les considérer comme Mots du discours.1
(1) C'est vrai que je n'avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forchevilles. J'avais vraiment été chez Prévost, c'était pas de la blague, il m'y avait rencontrée et m'avait demandé d'entrer regarder ses gravures (Proust).
(2) Da quest'opera, si capisce che Bergman ha veramente amato e studiato molto le donne. La critica c'è ed è violenta, anche nei confronti del femminismo. Ma credo che, insieme a Cechov, sia l'autore che più è riuscito a entrare nelle pieghe della psicologia femminile. (interview dans Corriere della Sera)
Cependant, le problème des critères permettant de distinguer un adverbe d’un mot du discours subsiste. Vraiment et veramente, sont-ils toujours des Mots du discours, ou leur statut catégoriel est-il double? Quelle est la sémantique de vraiment et veramente dans des emplois comme ceux des exemples (3) et (4) ci-dessous?
(3) Se si amano veramente, è giusto che si sposino.
(4) Je crois que je ne te comprends pas encore vraiment. Je ne suis pas très intelligent, et il me faut du temps. Mais je finirai bien par y arriver, et, à ce moment-là, je crois que je serai le seul au monde à te comprendre vraiment.
Pour la présente communication nous allons limiter notre analyse au cas particulier de l’emploi de vraiment et veramente lorsque leur portée est un lexème – nom, adjectif ou verbe.
Y a-t-il des critères formels ou/et sémantiques sur lesquels s'appuyer pour la distinction adverbe/MD? Les percevant souvent comme un intensif, on tendrait à les mettre sur le même plan que très/molto. S'agit-il d'un intensif? A quoi est due cette interprétation? En quoi consiste l'identité sémantique de vraiment / veramente?
La base sémantique commune et leur forme adverbiale induit à considérer vraiment et veramente comme des mots du discours analogues du point de vue de leur identité sémantique aussi bien que dans leurs emplois. En effet, plusieurs exemples attestent cette analogie:
(5) C'est comme quand une jolie fille déclare qu'elle ne veut pas sortir parce qu'elle se sent moche. Essaie de le faire dire à une fille vraiment laide, tu verras comme ça va déclencher des ricanements. (Murakami, H.).
(6) ecco / dal nemico / ci aspettiamo che / il nemico / no / giustamente // invece / spesso / spessissimo / sono proprio le persone / in cui crediamo di più / più vicine / non dico soltanto parenti / parenti serpenti / come dice Monicelli / ma / voglio dire / nelle persone più care / quelle che crediamo / siano le nostre / veramente / amici / amiche / che avviene proprio / il più/ grosso tradimento (C-Oral-Rom, imedts08)
(7) A chaque saut qu’il effectuait, et il sautait vraiment très haut, le lit bondissait en cadence. (H. Murakami)
(8) Siamo stati al Ritz, disse con calma, ma era veramente troppo noioso e me ne sono andato (Moravia, VII)
Cependant, l'analyse du corpus nous révèle des cas ou vraiment et veramente ne sont pas commutables. Il s’agit notamment des énoncés où p (lexème) acquiert, grâce à vraiment, le statut de nom légitime pour R (référent). On parlera alors de nomination. Dans le cas du français, il s'agit essentiellement de deux types d'énoncé: p, vraiment p (ex.9) et p, pas vraiment p (ex.10).
(9) De quoi me parlait-elle au juste à ce moment-là ? Ah oui, elle me racontait l’histoire de ce puits en pleine campagne. […]-Il est profond, vraiment profond, tu sais, m’avait-elle dit lentement en choisissant les mots. (Elle parlait ainsi de temps en temps. Elle parlait avec lenteur, en s’assurant qu’elle avait bien choisi le mot exact.) (Murakami, H.).
(10) C’est ma cousine, oh, ça fait une paye qu’on s’est pas vu. Elle travaille dans un asile…enfin, c’est pas vraiment un asile. C’est pour les gosses de riches, ceux qui ont le singe. (Queffelec, Y.).
A la différence de vraiment, veramente est très rarement employé avec la reprise de p, c’est davvero qui le remplace dans ce cas (ex. 11). Par ailleurs, il n’existe pas en italien le mot du discours « non veramente ».
(11) “Strano… Ma per caso non si sbaglia, questa persona?” – “Non si sbaglia. È un amico, un compagno di scuola. È deputato, comunista. Suo figlio è andato a Roma proprio per incontrarlo. – “Per incontrarlo? Strano, davvero strano… Non credo che avesse da chiedergli un favore /…/ (Sciascia, VIII)
(12) Che cosa mi stava raccontando Naoko quel giorno ? ma sì, certo, era la storia del pozzo. […] – è davvero… davvero profondo, sai? – aveva detto Naoko, scegliendo le parole con cura. Era così che a volte parlava: lentamente cercando le parole adatte. (Murakami, H.)2
Les observations ci-dessus sont devenues le point de départ de notre réflexion. A travers la description des propriétés formelles des deux mots (telles que caractère de portée, position dans l’énoncé, réalisation prosodique, commutation possible avec les autres marqueurs), nous allons formuler des hypothèses sur les divergences d’ordre sémantique entre vraiment et veramente et sur la nature des contraintes empêchant leur commutation. Notre étude débouchera sur une réflexion sur les notions de nomination et de reformulation dans le discours.
1. Cette approche, basée sur la théorie des opérations énonciatives d’A. Culioli, a été élaborée dans le cadre du projet franco-russe de la description des mots du discours (Laboratoire de Linguistique Formelle - UMR 7110, Université Paris 7, coordinateur du projet D. Paillard).
2. Les exemples (9 et 12) sont intéressants car ils présentent la traduction française et italienne du même extrait du roman de H. Murakami « La ballade de l'impossible» (éditions Seuil, 1994) et « Norwegian wood » (Einaudi, 2006).
